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La scarification (partie 1 sur 3)

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Durant trois semaines, par la plume du Président de l’association locale SOS Suicide Phénix Nice, nous allons aborder le sujet de la scarification. Dans cette première partie, vous allez comprendre ce qu’est cette pratique et ses origines.

La scarification, partie 1

Aujourd’hui, la scarification fait partie des comportements emblématiques de l’adolescence. Il semblerait qu’il s’agit d’un phénomène, d’une pratique qui semble plutôt récente. Les parents, les éducateurs s’en inquiètent. Le plus souvent, nous allons le voir, la scarification n’est qu’un symptôme bénin, mais révélateur d’un mal-être profond, essentiellement chez les adolescentes et les adolescents.

J’exclus, volontairement, la scarification des automutilations – qui relèvent de graves pathologies –, car la scarification n’en est pas une. Nous allons le vérifier.

Tout d’abord par ses définitions :

  • Pour le « LAROUSSE » : la scarification est une incision superficielle de la peau.
  • En « ANTHROPOLOGIE » : il s’agit d’un marquage rituel.
  • En « MEDECINE » : du XVIème au XVIIIème siècle, c’était une pratique usuelle nécessaire à la saignée.

Aujourd’hui, la scarification sert pour les traitements de maladies de peau. Elle était, ou est peut-être encore, pratiquée dans certains cas de vaccination.

Quelques mots supplémentaires sur la scarification sociale (la scarification en anthropologie, donc) :

Elle est surtout pratiquée

En Afrique de l’Ouest :

  • C’est un rite de passage à l’âge adulte lors des cérémonies d’initiation.
  • C’est aussi un rituel d’appartenance à un groupe restreint ; une espèce de carte d’identité gravée dans la peau.

En Australie :

Les Aborigènes et certaines tribus de Nouvelle-Guinée pratiquent, ou ont pratiqué la scarification.

En Occident :

Certaines personnes pratiquent encore la scarification, appelée cutting, mais dans un but esthétique ; ça s’apparente au tatouage.

Il peut s’agir aussi d’une pratique lors des rites d’initiation chez certains gangs.

La scarification est donc une incision de la peau. Une incision volontaire. Elle reste superficielle, et n’a donc rien à voir avec une automutilation, dans la mesure où il n’y a pas d’atteinte grave à la fonctionnalité du corps. Nous allons voir qu’elle n’est que le symptôme d’un mal-être qui révèle une souffrance psychique, comme déjà dit.

C’est bien chez les ados que nous allons essentiellement retrouver cette pratique. Nous entendons, ou lisons, des aveux d’ados qui disent s’entailler les avant-bras, plus rarement la peau du ventre.  Mais cela peut être des brûlures également. Nous dirons que l’important est d’avoir mal, de saigner aussi dans la grande majorité des cas.

Il s’agit d’un simple dommage à la peau. Ce n’est pas sans aucun danger, malgré tout, dans la mesure où les infections sont possibles. Mais retenons qu’il s’agit d’un seul dommage à la peau ; au pire, il en restera des cicatrices.

Mais pourquoi s’entailler la peau ? Pourquoi se faire mal ? Et pourquoi les ados ont recours à cette pratique ?

Déjà, je voudrais vous donner quelques chiffres que j’ai trouvés dans un rapport de l’UNICEF/France. C’est un rapport de 2014. Je n’en ai pas trouvé de plus récent.

Que nous dit ce rapport ?

Tout d’abord que 24% des jeunes de 15 à 18 ans sont en état de « privation matérielle ». Qu’est-ce que c’est que ce truc ? l’UNICEF nous dit que les ados tombent dans le piège de la dictature des marques, et sont souvent attirés par des loisirs coûteux. Il semblerait que les ados aiment le luxe. Or, tous les parents ne peuvent pas satisfaire pleinement les exigences de leurs enfants ; d’où des frustrations et un mal-être face à une incapacité à être « comme les autres ». Il s’agit d’un effet de groupe typique des ados.

Aussi, 31% se disent avoir été harcelés au collège ou au lycée, avec pour certains, une prolongation sur Internet. Bien évidemment, le harcèlement est vécu comme une injustice, et empêche tout sentiment de sécurité à l’école. Et puis, nous pouvons imaginer les répercutions sur l’image que ces ados ont d’eux-mêmes. Le harcèlement est forcément synonyme d’isolement, donc de souffrance psychique.

46% disent avoir des relations tendues avec leurs parents ; ces tensions familiales sont dues, nous dit le rapport, essentiellement à l’absence de l’un des deux parents, à la recomposition familiale (banale aujourd’hui), la privation matérielle et le harcèlement – dont nous venons de parler -, et l’insécurité dans les conditions de vie (le logement, les difficultés sociales des parents).

Les relations avec le père apparaissent comme les plus complexes. Cette fois, ce n’est plus la faute de la mère que l’on accuse très souvent de tous les maux !

Ainsi, 16% des ados disent qu’ils ne peuvent pas compter sur leur père ; 23% ne se sentent pas valorisés par lui (1/4 des jeunes quand même).

D’autres chiffres sont révélateurs encore :

41% des ados de plus de 15 ans ont fait l’expérience de l’ivresse, et 32% déclarent consommer de la drogue (1/3).

Sans surprise, ce sont ceux qui ont le plus de difficultés relationnelles avec leurs parents ou avec les autres ados qui risquent de consommer davantage de drogues.

L’étude affirme que 43% des adolescents et adolescentes sont en situation de souffrance psychique. Nous apprenons aussi que 4 ados sur 10 disent éprouver un sentiment de tristesse, et 8 sur 10 avouent perdre parfois confiance en eux.

Cette détresse, nous dit encore ce rapport, entraîne parfois des idées noires puisque 32% des ados ont déjà pensé au suicide, et que 12% sont déjà passés à l’acte.

Enfin, il est dit qu’un ado sur 12 pratiquerait la scarification.

Alors, les ados souffriraient beaucoup ? Beaucoup plus qu’il y a 20 ou 30 ans ?

J’en suis persuadé. D’abord en raison d’une stabilité familiale toujours remise en cause et pour toutes les autres raisons que nous venons de voir et qui semblent être propres à notre époque.

La scarification serait donc un symptôme d’un mal de vivre actuel.

Vous allez me dire : Mais pourquoi les ados ?

Ceci sera abordé dans la prochaine partie la semaine prochaine.

Philippe ALBERT, Psychologue, Président de SOS SUICIDE PHÉNIX NICE

©Photo : Anthony Tran.